Ce quelqu’un dont Pavie avait prédit la venue était Roland Meyer.
Le soir du 14 février 1925, sur le plateau qui domine Kampot de très haut, le Bokor Palace Hotel ouvrit ses portes avec une fête. Les invités montèrent en voiture jusqu’au sommet par la route nouvellement construite. Il y eut une revue dans la grande salle, puis un feu d’artifice et une procession aux flambeaux, et le bal se prolongea jusqu’au dimanche matin. Sur la terrasse, les invités regardaient le soleil se coucher sur le golfe et comparaient la vue à celle de Capri.
Meyer n’était pas là. Il était au Laos, interdit par l’administration française de séjour dans le pays qu’il aimait.
C’est depuis le Laos qu’en 1930, Meyer publia un livre : Komlah, visions d’Asie. Ses mémoires sur l’Asie du Sud-Est offrent le récit le plus complet des débuts du projet de Bokor. Il y raconte sa version de l’histoire : avant de devenir une station coloniale, Bokor avait été son obsession. C’est son récit de la façon dont il s’éprit de la montagne, dont il la défendit pendant des années et dont son rêve lui fut enlevé.
Meyer n’était pas comme les autres colons. Il n’était pas venu au Cambodge par devoir ou par ambition. Il était venu par passion.

À dix-sept ans, il vit le Ballet royal du Cambodge se produire à l’Exposition coloniale de Marseille en 1906. C’était la première représentation de la troupe hors du Cambodge, et lui comme le public furent bouleversés. Selon ses propres mots, cette soirée décida de son destin.
En moins d’un an, il avait obtenu un stage dans l’administration coloniale grâce aux relations diplomatiques de son père, et en décembre 1907, il arriva en Indochine : dix-huit ans, petit employé au cabinet du gouverneur général.
Il s’immergea dans la culture khmère et en maîtrisa la langue. Plutôt que de vivre à Phnom Penh, il s’installa dans le village khmer de Prek Thmey. Les autres Français le qualifiaient avec mépris d’indigénophile, quelqu’un qui avait « adopté le mode de vie indigène ».
Meyer était un romantique et écrivait sans cesse sur son amour du Cambodge et de ses habitants. Ses mémoires se lisent comme un roman : il s’en fit le héros, un jeune Français nommé « Komlah », le Célibataire, et raconta sa propre vie à la troisième personne :
…les chants élégiaques des filles du Kampuchéa ; ces accents nostalgiques l’attirent irrésistiblement vers l’ombre des manguiers et des palmiers qui s’entrelacent le long des rives enchantées… Komlah veut connaître la vie de ce peuple, les villages aux maisons de feuilles haut perchées sur leurs pilotis, les monastères ombragés et les pagodes aux toits étincelants, et il est conquis corps et âme par cette existence digne des premiers âges de l’humanité.
Il entendit parler de la montagne par les Cambodgiens parmi lesquels il vivait. « Il fallait les entendre décrire ses sites inexplorés, ses grottes mystérieuses, les refuges des ermites… ses grands félins, ses éléphants, ses rhinocéros et les singes anthropoïdes appelés “hommes des bois” », écrivait-il. « Les récits racontés à la veillée dans les huttes de la brousse ne tarissaient jamais. »
Selon son propre récit, un seul Français avait écrit sur la montagne avant lui : « Pavie seul mentionne brièvement l’existence de la montagne de Popokvil et les récits légendaires qui circulent à son sujet. » Pavie l’avait évoquée en passant. Sous la plume de Meyer, elle devenait grandiose. Dans son récit, même les rochers de Popokvil ressemblaient aux ruines d’Angkor :
Popokvil ! C’était le sommet inaccessible de la grande chaîne de Phnom Kamchay, la montagne par excellence, aussi célèbre au Cambodge que le mont Fuji au Japon… les paysages chaotiques, les sommets effrités en blocs de grès friable, comparables aux ruines d’Angkor, les hautes landes dénudées parsemées d’alignements de rochers, balayées par le vent de la mer, et les lacs aériens, peuplés de poissons étranges et couverts d’un tapis trompeur d’immenses nénuphars !
Dans d’autres passages, il comparait la montagne à l’Atlas, aux Andes, à l’Éthiopie, au Tibet, à Tam Dao, à Fontainebleau, aux pyramides d’Égypte et à la France elle-même.
Pendant des années, cette obsession ne fut que la sienne. Puis, en 1911, de passage à Kampot, il rencontra le premier Français capable de confirmer ce que ses informateurs cambodgiens lui avaient raconté. Le docteur Pannetier, un médecin établi à Kampot, s’était aventuré dans l’arrière-pays des Cardamomes, derrière la côte. Pannetier « confirma et précisa généreusement notre dossier documentaire, écrivait Meyer, et nous inspira une fois pour toutes la grande idée du futur sanatorium de Popokvil ».
Mais ailleurs, Meyer ne suscitait guère d’intérêt. Il écrivit que l’idée s’était heurtée pendant dix ans à « l’ignorance » et à « l’indifférence générale ». Il dénonçait en particulier les autorités de Kampot pour avoir négligé « le problème le plus captivant de leur province », et personne ne l’écoutait.
Son dossier continuait pourtant de s’étoffer : des témoignages cambodgiens, ses propres recherches, « une centaine de croquis, de profils et de plans de la chaîne » réalisés depuis tous les points du Cambodge d’où Phnom Kamchay était ne serait-ce que vaguement visible. Il déposa le tout au Cadastre, le service chargé des levés fonciers de la colonie, où un fonctionnaire le prit au sérieux : un géomètre nommé Jubin. Meyer reconnaît que, pendant des années, son travail « n’intéressa que le service du Cadastre, et le nom même de Popokvil resta inconnu ».
Puis, en février 1917, Pierre Lefèvre-Pontalis, le ministre de France à Bangkok, traversa le Cambodge par la nouvelle route de Kampot et de Kèp, en défendant l’avenir de la côte sud-ouest délaissée : un accès au Siam, les îles du golfe et, surtout, un port en eau profonde à Réam.
Meyer se joignit à la croisière du ministre dans le golfe et vit pour la première fois la montagne depuis la mer. Tandis que Lefèvre-Pontalis plaidait pour Réam, Meyer se tenait sur le pont et dessinait les faces sud et ouest de la chaîne de l’Éléphant qui se dressaient au-dessus de l’eau. En regardant cette muraille de falaises et de forêt s’étirer le long de la côte comme les Cévennes, il sentit revenir sa vieille frustration : « Vivre dans ce cadre équatorial sans en subir les rigueurs… posséder là-haut, sur ces plateaux de Popokvil, une petite France à sa porte, et ne pas en profiter, n’était-ce pas le comble de l’aberration ? »
Il avait prévu, affirmait-il, « l’emplacement exact de la terrasse culminante où devait s’élever la future station d’altitude ». Depuis le pont d’un navire, il avait repéré le terrain où se dresserait sa « cité des nuages ». Et c’est là que, huit ans plus tard, exactement comme il l’avait prévu, les invités danseraient jusqu’au matin, sans lui.
C’est, du moins, ainsi que Meyer le raconte. Les archives coloniales présentent une autre version. Il n’y apparaît que deux fois, sans jamais être présenté comme le défenseur de la montagne : une fois sur une photographie de groupe, désigné comme chef des Affaires politiques et indigènes, et une fois comme secrétaire d’une commission consacrée à la montagne, à une réunion à laquelle il n’avait pas pu assister.
L’administration finirait par trouver ses propres raisons de s’intéresser à la montagne. La guerre en Europe priverait les fonctionnaires de la colonie de leurs congés en métropole, et un plateau au climat froid à portée de Phnom Penh ne relevait plus du rêve d’un romantique ; c’était devenu une affaire d’État.
Quand le compte rendu officiel de l’exploration fut publié en 1919, le mérite n’en revint pas à Meyer, mais à « l’initiative éclairée » du résident supérieur. Le projet fut confié à des hommes de rang plus élevé et plus pragmatiques. Et les hommes pragmatiques n’avaient que faire d’un jeune romantique indigénophile.

Cette même année, Meyer publia Saramani, danseuse khmèr, un roman qui était à la fois une lettre d’amour au Cambodge et une attaque cinglante contre la société coloniale qui le gouvernait. Le livre lui aliéna presque tous ceux qui comptaient à Phnom Penh, de l’administration coloniale au palais royal. Albert Sarraut, le ministre des Colonies à Paris, ordonna son envoi au Laos.
Sa lettre d’amour au Cambodge lui coûta le Cambodge et, avec lui, la montagne qu’il avait passé des années à essayer de faire connaître.
Il reviendrait à d’autres hommes de réaliser son rêve.
L’un d’eux était précisément ce représentant de l’autorité à Kampot dont l’indifférence l’avait tant exaspéré.
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